Maturité psychologique et spirituelle. Responsabilité des personnes avec des addictions pathologiques, Wenceslao Vial



Responsabilité des personnes avec des addictions pathologiques 


Wenceslao Vial

Voir l'article original en espagnol



Table des matières


I. Introduction. 

II. Clarifications conceptuelles. 

III. Incohérence vitale comme substrat des addictions. 

IV. Responsabilité au début des symptômes. 

V. Responsabilité des personnes dépendantes au moment d’agir. 

VI. Responsabilité dans le processus de guérison.

VII. Conclusions.



Résumé


La responsabilité est une caractéristique humaine qui implique l’existence de la liberté. L'étymologie du terme révèle son sens plus profond: la capacité de répondre. Les addictions, entendues comme l’incapacité d’échapper à l’influence d’une substance déterminée, activité ou personne, constituent une maladie de la liberté, et donc, affectent négativement la responsabilité. L’article met en évidence les champs et espaces dans lesquels il est encore possible de trouver la responsabilité, comme réponse et ouverture à la vérité, et comment l’utiliser pour prévenir ou mettre fin à la souffrance que cause l’esclavage des drogues ou la pornographie sur internet. On identifie quatre objectifs positifs: vivre en cohérence avec ses propres idéaux, être attentif à ce qui pourrait provoquer une addiction et favoriser les vertus, chercher de l’aide pour réduire les conséquences négatives et être actif dans le processus de guérison. 


English Abstract


Responsibility is a human characteristic that needs the existence of freedom now and in act. The etymology of the word shows its deeper meaning: the ability to respond. Addiction, defined as incapacity to escape the influence of a certain drug, activity or person, is a disease of liberty and therefore adversely affects responsibility. In this article, we highlight areas or spaces where you can still find responsibility, as an answer and openness to the truth, that can be relied on, in order to rescue one from suffering experienced in the slavery of drugs or pornography on internet. We identify four main positive goals: living according to one’s ideals, alertness to discover what may trigger an addiction and strive for virtues, seek help to reduce negative consequences of dependence, and be proactive in the healing process.


I. Introduction au thème de la responsabilité et de la dépendance.

Il est difficile de parler de responsabilité dans les addictions parce que, comme d’autres troubles mentaux, elles peuvent être considérées comme une maladie de la liberté, et partant, de la responsabilité. La responsabilité, de fait, est une caractéristique humaine qui implique l’existence de la liberté au moment d’agir. L’objectif de ce travail sera voir si toutefois il existe une place pour la responsabilité, pour la souveraineté du moi, face à l’esclavage observée dans les addictions, entendues dans un sens large: pas seulement les addictions aux substances, sinon également les comportements incontrôlés, depuis les désordres alimentaires jusqu’à la pornographie. 

Le thème est de grand intérêt pour de vastes champs de la théologie comme la morale, la doctrine sociale de l’Eglise et le ministère pastoral. Le phénomène des addictions est déjà très répandu dans de grands secteurs de la société contemporaine. Cela représente un défi pour la nouvelle évangélisation. Il ne faut pas perdre de vue que «les nouvelles formes d’esclavage, comme la drogue et le désespoir dans lesquels tombent tant de personnes, ont une explication non seulement sociologique ou psycologique, mais essentiellement spirituelle»[1].

Par conséquent, il est nécessaire d’agir au niveau de l’esprit pour résoudre le problème.

Le premier point sera dédié à des clarifications conceptuelles. Par la suite, je me référerai à quatre champs: le manque de responsabilité dans l’incohérence vitale comme substrat, la responsabilité au début de l’addiction, dans l’action de la personne dépendante et dans le processus de guérison. Cet argument fait partie de la controverse entre ceux qui considèrent les addictions comme une maladie et ceux qui les voient seulement comme une élection. 

L’intérêt n’est pas seulement théorique parce que la thérapie psychologique des addictions s’appuie sur la responsabilité traitant de revitaliser la volonté du malade. Les médecins, cependant, hésitent à parler de responsabilité ou d’imputabilité. C’est significatif que le Manuel de Diagnostic et Statistique des Troubles Mentaux (DSM-5) fasse une déclaration explicite:«les concepts cliniques et scientifiques impliqués dans la catégorisation de ces conditions comme troubles mentaux peuvent être complètement hors de propos devant le tribunal, où par exemple l’on devrait tenir compte des aspects comme la responsabilité individuelle, l’évaluation de l’incapacité et de l’imputabilité»[2].

Le manuel désigne deux pathologies, pour spécifier que les critères médicaux ne se superposent pas aux principes légaux ou non médicaux: le jeu du hazard pathologique et la pédophilie.

C’est compréhensible qu’un manuel descriptif de maladies ne veuille pas approfondir dans ces concepts, devant le risque de répercussions juridiques et économiques, mais le médecin ou le psychologue ne peuvent faire fi de ces notions.

De nos jours on exalte la liberté, mais en même temps on insiste sur le conditionnement psychologique et social, et «certains, dépassant les conclusions que l'on peut légitimement tirer de ces observations, en sont arrivés à mettre en doute ou à nier la réalité même de la liberté humaine»[3]. Souvent, les professionels de la santé s’intéressent seulement aux drogues, à l’alcool, au sexe, aux jeux du hasard ou à d’autres comportements quand ils portent préjudice à la santé psychologique, mais ne considèrent pas si l’on en fait un usage responsable ou non.

Cependant, c’est important que chaque personne assume les conséquences de ses actes et se reconnaisse comme responsable. Qu’elle reconnaisse qu’elle n’est pas infaillible, qu’elle est limitée et conditionnée par des facteurs internes et externes, mais qu’elle reste libre pour mener à bien son projet de vie.

La psychologie et la neuroscience modernes ont avancé énormément, mais il reste encore beaucoup de mystères sur les actions de la personne. On sait beaucoup sur la place du cerveau dans les fonctions psychologiques et les prédisposants génétiques. Cependant, les données sont loin d’être totalement sûres, comme signale Kagan[4]. Il n’est pas possible d’identifier, dans un seul groupe de neurones ou circuits interneurones, des constructions psychologiques comme la perception des visages, la mémoire de certaines paroles, le concept de nombre, les jugements moraux ou les émotions. Le déterminisme génétique aussi a démontré être insuffisant: on n’a trouvé aucun gène en relation claire avec un composant de la personnalité, un trait psychopathologique ou un état d’âme. Même si l’on sait que les enfants maltraités, pauvres ou abandonnés peuvent arriver à être plus facilement anxieux, irritables, déprimés ou dépendants, l’investigation se poursuit en se centrant sur les facteurs biologiques. Kagan signale qu’avec cela, l’on néglige la responsabilité de la société, qui devrait s’occuper d’autres facteurs de risque; et l’on quitte la responsabilité et la faute aux propres individus, parce que de cette manière ils n’ont pas à s’auto-contrôler ni à rendre compte de leurs décisions et actions.

On ne peut pas dire que chaque personne dépendante ait perdu la responsabilité, mais on ne peut pas dire non plus que tous sont totalement responsables. L’analyse doit se faire au cas par cas.

Nous verrons la responsabilité individuelle, sans oublier qu’il y a une responsabilité collective, de la famille, de la société, de l'État. Les deux niveaux sont unis: l’individu doit répondre à sa conscience, mais aussi aux personnes avec lesquelles il vit, au monde. On peut être trompé par l’apparente consolation de suivre la mode, de ne pas penser aux devoirs, engagements ou liens, mais «qui ne se lance pas à prendre en mains les rênes de sa vie, doit savoir que la mode, à laquelle il s’abandonne, tôt ou tard le précipitera dans les pièges»[5]


II. Clarifications conceptuelles en matière de dépendances.

L'étymologie du mot responsabilité nous révèle son sens plus profond. Il vient du verbe latin respondeo, qui signifie, répondre ou pouvoir répondre. En plus de la liberté, le mot implique une certaine idée de la loi à laquelle répondre, la capacité de prendre conscience d’elle et des propres actions, et de choisir. L’élection a comme objet ce qui dépend de la personne, c’est «un désir délibéré de ce qui dépend de nous»[6]. C’est un requis pour la responsabilité. Donner une réponse implique que quelqu’un la demande, l’attend ou la mérite. Par conséquent, pour découvrir les champs de responsabilité dans les addictions, il est nécessaire d’admettre qu’il y a quelqu’un à qui l’on puisse répondre ou rendre compte des propres actions. On ne peut pas dire que la responsabilité est seulement une valeur dans la conscience personnelle parce qu'une réponse, au sens strict, commence dans la personne entière. 

En accord avec le sens étymologique, la responsabilité peut être comprise également comme la liberté positive ou pour faire quelque chose. Elle est enracinée dans la liberté comme la capacité de nous diriger vers un but, qui nous rend capables d’autoréalisation ou d’autodestruction[7]. Cela requiert de connaître un projet et la reconnaissance d’une personne qui confie une tâche. D’où la possibilité d’être responsable face à celui qui donne la mission.

Si la liberté est une expérience intime de chaque personne, la responsabilité est plus l’ouverture à l’extérieur de cette propriété. Elle est en étroite relation avec la capacité humaine de s'auto transcender ou de sortir de soi-même. Elle demande des efforts, de la lutte, de la tension. Tant la liberté que la responsabilité se réfèrent à notre volonté et intellect. Suivant Philipp Lersch, nous pouvons dire que la fonction de la volonté est tout organiser selon un plan, ce qui présuppose la tension pour éliminer les obstacles qui surgissent. Nous voyons germer la responsabilité dans une vision unifiée de la personne comme corps, âme et esprit: l’homme se convertit, comme effet de la volonté, en un être porteur de responsabilité[8].

D’autres concepts similaires sont le volontariat, l’imputabilité et la culpabilité. Les significations varient dans une certaine mesure selon le champ d’étude: philosophie, théologie, droit, médecine ou psychologie. Le volontariat se réfère à l’advertance et le consentement dans le vouloir. Elle est en relation avec l’intellect qui présente le bien mais dépend aussi des sentiments et situations externes. 

L’imputabilité se réfère à la possibilité d’attribuer un acte déterminé à un sujet. La faute implique la transgression d’un précepte et est liée à la peine ou au châtiment dû. Cependant, il est fréquent que le concept d’imputabilité s’utilise dans le sens de la faute ou de la responsabilité.

Tous ces termes appartiennent à l’essence de l’être humain et admettent la gradualité. Le vouloir d’un acte varie en fonction de la conscience, du degré avec lequel il est guidé par la raison ou s’obscurcit par les passions, par les autres éléments de l’affectivité ou par l’inconscient. Être imputable signifie avoir commis un acte en tant qu’individu. Être coupable est en relation avec une loi naturelle ou civile, un code moral de racines religieuses ou déontologiques. Nous pouvons trouver des actes volontaires et imputables en l’absence de responsabilité, quand ils sont commis avec une volonté obscurcie par des facteurs internes ou externes. La personne peut être coupable, sans être totalement responsable. Être responsable implique un acte volontaire, imputable et même coupable s’il se réfère à une transgression. Nous sommes responsables quand nous sommes maîtres de notre propre jugement et de nos décisions libres; on ajoute à l’idée d’imputabilité, celle d’être responsable face à l’autre. L’imputabilité est un requis préalable, la responsabilité est une conséquence.

Étant donné que la responsabilité est une notion complexe, il est raisonnable que l’investigation psychologique tienne en compte l’opinion des philosophes et autres experts. C’est ce qu’un groupe d’investigateurs des Etats-Unis a fait pour développer un outil qui évalue les croyances liées au libre arbitre, le Free Will Inventory (FWI). L’idée de responsabilité dans cette étude s’approche du concept d’imputabilité. Il y eut sept propositions spécifiques sur la responsabilité. La première dit: être responsable des décisions et actions actuelles implique être responsable de toutes les décisions antérieures[9].

Revenant à la notion d’addiction, nous la voyons en relation avec le fait d’être lié à quelque-chose ou à quelqu’un de telle manière que l’on a une forte nécessité. Quelques synonimes sont la soumission, la subordination et l’assujettissement… jusqu’à arriver à l’esclavage. En médecine, on parle d’un ensemble de phénomènes comme la tolérance ou la nécessité d’augmenter progressivement la substance (ou comportement dépendant) pour produire l’effet agréable initial; la dépendance psychologique, ou les sentiments de satisfaction avec le désir de répéter l’expérience et éviter la tension de ne pas l’avoir; et la dépendance physique, quand se produisent des symptômes organiques causés par la faute de la substance ou activité addictive. En anglais on parle également d’addiction, pour souligner un usage compulsif et irrésistible; et de craving ou anxiété extrême pour obtenir une substance ou satisfaire un désir très fort, même si l’on connaît les effets nocifs.

Nous sommes donc dans la dimension morale de l’action humaine. Ce qui est en jeu est la perfection ou non de la personne, dans laquelle intervient un principe interne fondamental de comportement: l’habitude opérative. L’habitude se définit comme une qualité stable, difficile d’enlever, avec un pouvoir opératif, qui dispose pour agir et sentir d’une certaine manière. Il ne change pas substantiellement le sujet, sinon qu’il le fait agir de manière différente. Il est toujours bon ou mauvais, orienté vers le bien ou le mal. Seulement il est présent dans l’homme, car il est doté de liberté et maîtrise de ses propres actes[10]

Les habitudes facilitent l’action, donnent la spontanéité et facilité pour agir dans une direction déterminée: dans le cas des bonnes habitudes ou vertus, la capacité opérative se déroule et croit, parce qu’elle conduit à un bon projet de vie et nous rend plus humains; l’influence sur la liberté est positive. Dans le cas des mauvaises habitudes ou vices, une personne devient moins libre et par conséquent moins humaine. Les vertus perfectionnent les puissances et les vices dans un certain sens les corrompent. Cette corruption englobe toute la personne et ses forces, ce qui rend difficile d'agir bien. Nous pouvons penser au paresseux qui est incapable d’accomplir habituellement ses devoirs, ou à l’homme dominé par la haine, qui ne sait pas aimer. Le vice facilite les mauvaises actions.

Comme Aristote explica[11], les justes ne peuvent réaliser des œuvres iniques facilement comme les injustes. Saint Thomas dira que l’homme vicieux a une volonté pervertie qui ne sent pas le reproche de l’intelligence[12]. Il ajoute que le vice «a quelque-chose de l’habitude, sans que cela supprime la liberté ou l’intensité de l’acte ni diminue d'ordinaire la responsabilité»; et que «le vicieux est rendu esclave de ses propres passions, mais avec l’énergie que l’usage de la raison et la passion humaine pour l’infini lui confèrent pour les rassasier»[13].

Les addictions se meuvent à l’intérieur de ces catégories et sont une preuve empirique de cela: les alcooliques, par exemple, ne peuvent échapper à la boisson. Quand les expériences avec les substances ou autres actions incontrôlées sont plus fortes et intenses, plus grande sera l’esclavage. Sommes-nous à l’origine d’un vice?

Comment une habitude opérative stable affecte-t-elle la responsabilité? J’espère que la réponse soit plus claire à la fin de ces pages, dans lesquelles est utilisé le concept de responsabilité comme ouverture et capacité de répondre. 


III. Incohérence vitale comme substrat des addictions.

Le manque de cohérence avec les idéaux ou avec le programme existentiel est une faute de réponse à ce que la vie exige, ou une faute de responsabilité. 

Cela peut être vu comme un chemin privilégié pour arriver à l’addiction et autres pathologies. Le programme existentiel peut être en partie reçu à travers la culture, l’environnement ou la famille, mais l’expérience montre qu’il est enraciné au plus profond de la personne.

L’incohérence agit comme un facteur déstabilisateur fort: les forces du moi ne peuvent lutter indéfiniment contre la conscience sans que se produise un sérieux dommage. Dans une approche psychanalytique, la lutte se termine dans la répression ou dans le confinement dans l’inconscience de ses contenus perturbateurs. Le conflit peut aussi être une conséquence ou un indice de facteurs comme la dépression, les troubles de la personnalité ou quelque symptôme psychotique. Mais l’incohérence peut également être une élection partiellement consciente et délibérée. Pour donner quelques exemples: le conjoint habituellement infidèle, le fonctionnaire insatisfait qui souvent vole ou n’accomplit pas ses obligations, la personne avec une vocation religieuse particulière ou de service aux autres qui dans des circonstances déterminées ne la vit pas. Ce n’est pas étrange que les personnes qui choisissent d’essayer de comptabiliser des idéaux opposés, vivant une quelconque double vie, finissent par assumer des conduites plus altérées.

Dans les addictions, le conflit de cohérence peut être perçu dès les premiers pas, comme un cri de qui réclame une réponse. Le “moi”: le sujet intérieur; les autres qui sont à ses côtés: la famille, les parents, les enfants, les amis, la société dans son ensemble. Et, finalement, pour les croyants aussi, il existe un ordre supérieur, un Absolu, un Dieu.

Les incohérences et le manque de contrôle de soi conduisent à la souffrance et à une chute de l'estime de soi qui favorise les compensations ou concessions qui finissent par altérer l’équilibre. 

Une personne peut chercher des formes impropres de relaxation sans contrôler les instincts. A cause du désaccord avec l’identité personnelle, ces activités laissent une trace de douleur avec le plaisir éphémère, et conduisent à l’esclavage. C’est significatif que les personnes dépendantes rapportent que le plaisir obtenu par la répétition de l’activité ou substance qui cause la dépendance n’est jamais comme la première fois: cela diminue le charme mais augmente l’assujettissement.

Une forme voilée de double vie peut être vue dans ceux qui agissent extérieurement de manière cohérente, mais qui sont toujours incommodes. Ils peuvent critiquer ceux qui vivent mal, mais en réalité eux-mêmes ne tombent pas dans des incohérences plus flagrantes seulement par peur. Ils ne sont pas mûs par l’amour des autres, sinon par le perfectionnisme ou l’amour de soi-même. Il se détache de là que l’incohérence peut être externe ou interne. Aussi on peut le voir en relation avec l’acédie ou tiédeur que Dante définit comme rare et lent amour au vrai bien[14] qui pousse à vivre dans la lutte ou au moins en opposition intérieure avec les idéaux choisis. 

Dans notre société, il y a de nombreux éléments qui favorisent une double vie. Il semble que le comportement personnel cohérent n’importe pas, et donc la cohérence dans le bien n’est pas une valeur. Quelquefois, on voit comme authentique le fait de pouvoir se présenter de différentes manières, avec des masques authentiques distincts en accord avec la situation. Le jeune et prospère homme d'affaires, en fin de semaine, peut faire de l’espace aux drogues, une personne mariée peut avoir une autre compagne, et ainsi de suite. 

La route pour échapper au substrat de l’incohérence, à n’importe quel grade auquel elle se présente, passe par la conscience, la reconnaissance et la volonté de changer. La personne a besoin de la sincérité, qui commence avec un exercice clé pour la santé spirituelle et mentale: s’affronter soi-même pour voir si les choix et les moyens utilisés s’adaptent en tout moment à l’idéal choisi, au projet vital. Cet examen de conscience donne de la lumière au monde intérieur. Beaucoup de fois, pour prendre conscience de cela, l’on a besoin de l’appui des parents, du conjoint, d’un ami, d’un prêtre, d’un directeur spirituel ou d’un psychologue dans certains cas, ou d’un certain type de coaching. Il s’agit d’une autre personne disposée à aider et à objectiver ce qui préoccupe et à signaler les manières de revenir à une vie cohérente. 

En plus de l’incohérence opérative, il peut avoir une incohérence existentielle quand on ne découvre pas le projet, le sens unique et irremplaçable de la propre existence, et par conséquent l’on ne sent même pas la nécessité d’agir, de donner une réponse. Ces personnes se trouvent immergées dans un vide existentiel et sont plus enclines à tomber dans des addictions. Grâce aux études avec la preuve de Rotter[15], nous savons que les personnes internalistes, c’est-à-dire celles qui pensent que les faits et ce qui arrive dépend plus d’eux que de circonstances externes irrémédiables, sont moins enclines aux troubles mentaux. Elles sont également plus responsables dans le sens qu’elles se considèrent capables de donner des réponses aux différents dilemmes, et que le faire vaut la peine parce qu’elles peuvent influencer le monde. 

Les externalistes, par contre, considèrent que presque rien dépend d’eux, et souffrent plus de troubles psychiques. Celui qui considère que tout arrive sans qu’il puisse intervenir, sentira difficilement sa responsabilité: il ne voudra ni ne pourra transformer le monde ni lui-même. C’est ainsi que pensent beaucoup de personnes qui sont tombées dans l’addiction: elles n’essayent pas de changer le monde, et se contentent avec des paradis artificiels, que nous verrons. 

Dans la base du vide existentiel il y a une autre incohérence interne, comme un déséquilibre du cœur: ne pas accepter les limites de l’humanité et se croire pleinement autonome. La personne qui ne se considère pas limitée et finie n’attribue aucun sens à la douleur ou à la tension et ne sait pas attendre ce qu’elle veut. Un tel sujet est une proie facile des addictions, du plaisir facile. 

Ceux qui ne se reconnaissent pas sainement dépendants d’autres peuvent se laisser entraîner par des addictions pathologiques. Ceux qui désirent la liberté absolue se retrouvent avec fréquence soumis à l’esclavage. De là un diagnostic d’il y a quelques années du Concile Vatican II encore valide: «les déséquilibres qui fatiguent le monde moderne sont connectés avec cet autre déséquilibre fondamental qui plonge ses racines dans le cœur humain (...). En sa qualité de créature, l’homme expérimente de multiples limitations; il se sent, cependant, illimité dans ses désirs et appelé à une vie supérieure. Attiré par de multiples sollicitudes, il doit choisir et renoncer. Plus encore, comme malade et pécheur, il n’est pas rare qu’il fasse ce qu’il ne veut pas et cesse de faire ce qu’il voudrait mener à terme. Pour cela, il sent en lui-même la division, qui provoque tant de graves discordes dans la société.»[16] Le texte mentionné conclut sur l’incapacité de plusieurs personnes à penser sur ces questions, parce qu’elles vivent dans un matérialisme pratique, ou parce qu’elles n’ont ni le temps ni la manière de penser à cela parce qu’elles sont opprimées par la misère. Ce sont précisément les personnes qui ont assez de biens matériels sans références spirituelles et celles qui vivent dans des situations socio-économiques dégradantes qui courent un plus grand risque de se convertir en toxicomanes.

La cohérence est de voir la liberté comme ouverture, sachant que la liberté absolue n’existe pas. Le psychiatre espagnol Enrique Rojas dit: «être libres-pas [simplement] se sentir libres-, comporte la responsabilité»[17]. Être cohérent c’est user la liberté avec responsabilité et décider sans peur, suivant un projet, courant le risque que toute décision implique. Ceux qui n’agissent pas en harmonie avec leur logique interne se brisent. L’homme est toujours appelé à chercher la vérité qui ne «s’impose que par la force de la vérité elle-même»[18]. L’obéissance sans liberté serait contradictoire, puisque la recherche d’un plaisir qui ne libère pas mais qui rend esclave est contradictoire. Les personnes dépendantes peuvent ne pas voir la vérité à cause de certaines expériences de leur propre affectivité. Elles peuvent aussi ne pas vouloir la découvrir par peur des conséquences, ou penser qu’il est impossible de l’atteindre.

Jean-Paul II écrivait sur la toxicomanie:«En reconnaissant toujours la complexité du phénomène et sans prétendre faire une analyse exhaustive de ses causes, j’aimerais souligner que son origine a d’habitude un climat de scepticisme humain et religieux, d'hédonisme, qui en dernière instance conduit à la frustration, au vide existentiel, à la conviction du non sens de la vie elle-même, à la dégradation dans la violence»[19].

L’identification du manque de responsabilité comme substrat des dépendances pourrait donc être une tâche pour les cliniques et un moyen de prévention. Une question importante qu’il faut considérer est la limite de la propre existence et la mort comme le dernier appel à la responsabilité: personne ne peut lui échapper et l’avoir présente aide à ne pas repousser les réponses qu’il faut donner. 


IV. Responsabilité au début des symptômes de dépendance.

Parler de responsabilité au début de la dépendance nous submerge plus dans la controverse entre considérer ces troubles comme une élection ou une maladie. Sans prétendre être exhaustifs, nous verrons quelques aspects de ce débat. Il paraît évident qu’il ne s’agit pas d’une quelconque maladie, parce que les personnes avec des addictions peuvent décider, et beaucoup de fois elles le font, de ne pas recourir à la substance ou à l’activité dangereuse. Et ainsi, elles arrêtent de se sentir malades avec un acte volontaire, ce qui n’est pas le cas d’autres maladies comme le cancer ou le choléra… C’est la thèse de Heyman[20], par exemple, qui explique les dépendances dans lesquelles les récompenses immédiates ont la priorité sur les gains à long terme. 

D’autre part, comme signale Lewis, les études de neuroscience suggèrent que les élections impulsives et non contrôlées des patients drogués dérivent de niveaux particuliers de dopamine dans certaines zones du cerveau, dus au fort impact hédoniste qui provient de l’expérience répétée avec les drogues[21]. Ces niveaux affectent tout autre type de récompense et les processus cognitifs nécessaires pour prendre une décision. 

Je crois que c’est certain, conclut Lewis, que les dépendances ne sont pas un état monolithique: ni maladie ni élection. Souvent il y a une série récurrente d’options qui permettent la négociation et quelquefois la coopération entre les objectifs immédiats et ceux à long terme, mais qui se terminent en altérant la fonction du cerveau. Les modèles d’explication qui se basent sur l’élection, et nous dirions aussi sur la responsabilité, ne sont pas par conséquent incompatibles avec la considération des dépendances comme une maladie. Cela est ce qu’aurait pu avoir affirmé Aristote, qui écrivit: «Ni le malade pour seulement le désirer guérira. Nous pouvons en effet, supposer qu’il est malade volontairement pour avoir vécu de manière incontinente et en désobéissant aux médecins. Il eut un temps où il fut en son pouvoir de ne pas tomber malade, mais plus après s’être abandonné, comme une personne qui a lancé une pierre ne peut retourner la prendre, sinon que prendre la pierre ou la jeter dépendait d’elle, puisque le début de l’action était en elle»[22]

Dans ces deux positions il y a des éléments de vérité. Les personnes dépendantes peuvent manquer d’une vision des conséquences de leurs actions et peuvent chercher une compensation immédiate, selon un modèle de récompense comme celui de Skinner. Elles peuvent même laisser derrière elles leurs mauvaises habitudes si elles sont en train de penser à des buts futurs comme un heureux mariage, un travail où elles se sentent réalisées, etc. Il y a plusieurs études scientifiques sur l’importance des habitudes ou conduites saines pour diminuer l’abus des substances. Parmi les facteurs qui promeuvent les habitudes saines, l’union matrimoniale semble importante et il y a des différences avec d’autres unions [23].

Cependant, lorsqu’on cherche les raisons du comportement dépendant, il n’est pas commun de parler de responsabilité. On considère les facteurs génétiques et le tempérament héréditaire, les influences environnementales, les mécanismes de désinhibition[24]. Il semble que l’élection et la capacité de réponse de quelqu’un est très limitée. Cependant, les traits de caractère sont parfois plus modifiables que d’autres causes environnementales, et quelques-uns, comme l’optimisme et la conscience, synonymes de responsabilité, favorisent la vie matrimoniale, le travail et la longévité[25][26].

Ainsi donc, il y a des éléments internes et externes qui précèdent le début de la dépendance. Mais normalement il demeure un espace pour choisir, pour orienter la conduite et le caractère de quelqu’un. Le manque d’efforts pour surmonter certaines caractéristiques de la personnalité pourrait donner lieu à une symptomatologie clinique. La responsabilité pourrait se réduire à grande mesure quand la personne n’est pas consciente, ne pense pas sur les risques de son comportement ou n’a pas été capable de lutter, ou n’a pas eu de bons conseillers. Il se peut qu’elle ait reçu des conseils erronés ou des contre-exemples, mais elle peut avoir aussi choisi le chemin erroné ou rejeter le remède lors des premières manifestations. L’importance qu’est la formation de la personnalité, où les vertus et les idéaux jouent un rôle clé apparaît clairement.

On ne peut vivre la liberté de manière irresponsable, sans limites, même s’il y a des moments où tout paraît possible. Tôt ou tard, tu découvres les limites. Un des personnages du roman de Aleksandr Solženicyn, Un jour dans la vie de Ivan Denisovich, prisonnier dans un lager de l’Union soviétique, rappelle avec nostalgie un de ses voyages dans le train Vladivostok-Moscou. Le train était plein de militaires et de quelques étudiants, apparemment heureux, avec lesquels il riait et parlait avec plaisir. Maintenant, obligé à travailler à 30 degrés en dessous de zéro, il commente avec une certaine amertume, que ces jeunes voyageaient au bord de la vie, et que pour eux tous les feux tricolores étaient verts[27]. Au-delà des circonstances extrêmes, chaque jour nous confirme que pas tous les feux tricolores sont verts. Par conséquent, il n’est pas étrange qu’une personne qui n’est pas disposée à respecter les normes, dans un certain sens écrites dans sa nature, se trouve avec des pathologies. 

Dans une étude récente quatre caractéristiques structurelles du début de la dépendance sont identifiées: la transition de la consommation occasionnelle de substances à la dépendance, la vulnérabilité individuelle, ce qui perpétue le problème et la forme dans lesquels se loge le comportement, malgré les graves conséquences négatives[28]. Les auteurs soutiennent que le processus suit les mêmes principes de motivation en général, qui se mettent en marche quand ils rencontrent un objectif à atteindre. Le premier principe est qu’en général, les buts et objectifs ont un sens unique. Le second est qu’un but valorisé comme plus important peut impliquer l’inhibition d’autres objectifs pour favoriser le premier (cela s’appelle shielding principle).

Le troisième phénomène qui peut se passer est la transférence émotionnelle du but, ou transformer les moyens en la fin. Ce dernier mécanisme serait fondamental dans le début de la dépendance. Les substances ou conduites dépendantes acquièrent un caractère instrumental pour atteindre des objectifs. Puis, de moyens ils deviennent un but en soi-même, et cette usurpation d’identité se fait plus forte avec le temps. Ce serait similaire à ce qui se passe avec ceux qui commencent à courir pour perdre du poids, mais continuent de le faire après avoir atteint le poids idéal, parce que courir s’est converti en quelque-chose de désirable en soi-même. Étant donné que l’instrument dans ce cas est unique (la substance ou autre comportement dépendant destiné à socialiser, augmenter l’estime de soi, l’état d’âme ou le rendement, etc.), le transfert émotionnel est plus facile. Si tu as plus d’intérêts hors de toi-même, comme des amis, la famille, l’amour et l’intimité, le risque se réduit. La dépendance cause une polarisation de l’attention, qui agit comme une impulsion pour la perpétuer. Les recours autorégulateurs se dédient seulement à cela, transformés en un but, et il reste peu de forces pour repousser la tentation.

Dans beaucoup de cas, le chemin de la dépendance est similaire à l’acquisition d’un vice. On sait que les activités ou expériences qui provoquent un plaisir physique ou psychique attirent l’être humain, et sont capables de diminuer la volonté. Les substances ou autres activités qui offrent un plaisir facile fortifient le désir et quittent le pouvoir au jugement intellectuel. Le conditionnement peut être lié avec l’expérience du plaisir ou la récompense, avec une diminution de l’anxiété. Quand l’effet agréable disparaît, comme cela se passe après l’anesthésie, la douleur augmente et l’on a besoin de fortes doses… Le contrôle des impulsions se perd. Des faits similaires peuvent apparaître dans des activités très différentes, comme la sexualité incontrôlée et le jeu excessif ou les jeux d’argent [29]. Même si ces personnes n’ont pas les effets chimiques de la drogue dans le cerveau, elles expérimentent une souffrance similaire. On parle de l’envie sexuelle comme quelque-chose qui ressemble plus aux drogues, parce que les actes en relation avec la sexualité sont plus revigorants et, dans le moment culminant de l’expérience, des substances chimiques similaires sont libérées dans le cerveau. 

L’effet agréable ou quelquefois anesthésique encourage la consommation répétée et il devient difficile de l’arrêter même si l’on sait qu’il cause des dégâts. Par conséquent, les responsables sont ceux qui consciemment commencent à consommer des substances ayant la capacité de provoquer une dépendance. Également le sont les politiciens et les médecins qui ne parlent pas des risques connus de ce qu’on appelle usage des substances récréatives, qui peut amener à une augmentation de la dépendance [30]

Les personnes dépendantes recourent souvent, mais pas toujours, à la substance nocive ou à l’activité incontrôlée comme quelque-chose d’étranger qui supprime l’anxiété vitale et comble le vide dûe au manque du sens de leur existence. Depuis cette perspective, Frankl et d’autres psychologues ont parlé des paradis artificiels que cherchent les drogués comme conséquence du vide existentiel[31]. Au lieu de mettre leurs énergies dans la transformation du monde réel, dans l’aide des autres, dans la croissance de leurs propres capacités, ils les gaspillent dans des paradis de courte durée, ce qui porte préjudice sérieusement à leur santé et à la société. L’escalade observée dans les dépendances dangereuses peut être vue en relation avec la crise des valeurs de la société et la culture, combinée avec l’activisme, la compétitivité exagérée et la superficialité dans les relations [32]. Une personne peut être responsable de tout cela. 

Une dépendance en particulier, dans laquelle peut-être se voit plus la responsabilité au début, est celle d’Internet. C’est un exemple paradigmatique de ne pas vouloir répondre avant, et de ne pas pouvoir répondre après. Il se présente à quelques personnes comme un moyen pour exprimer leurs idées sans risque apparent, pour offrir leurs émotions à d’autres et pour prouver de nouvelles expériences. Il se convertit, comme ont observé les psychiatres, «en un fidèle miroir de la réalité et la psychologie de leurs utilisateurs, mais a quelques particularités liées avec la spécificité du moyen»[33]. Il constitue un “lieu” qui se perçoit comme extrêmement proche et intime dans la mesure où la sensation de distance s’évanouit et tout, les relations interpersonnelles incluses, paraît succéder “juste en-dessous” de l’écran dans un espace contrôlé et contrôlable avec le bout des doigts.[34]

Internet peut encourager la gratification de tendances qui, dans la vie réelle, ne seraient pas acceptées par la personne elle-même ou par la société. En particulier, les impulsions de la sexualité rencontrent une sortie facile derrière la protection de l’écran. La dépendance à la pornographie a augmenté énormément avec l’usage de l’Internet, dûe à sa facilité d’accès, son bas coût ou accessibilité et son anonymat[35]; et il existe des outils psychologiques pour évaluer la magnitude du problème[36]

Dans le trouble de la dépendance à internet (IAD) les personnes arrivent à passer des jours entiers en face de l’ordinateur, réduisent leur activité physique, négligent la famille, les amis, le travail et autres obligations. Les causes sous-jacentes sont avec fréquence la diminution de la responsabilité personnelle[37]. L’usage de cet outil sans modération, de même que des jeux vidéos et similaires, peut, donc, donner lieu à une perturbation et on devrait s’attendre que tous soient plus responsables: les fournisseurs de services, les entreprises de logiciels de jeux vidéos, les parents, etc. Il est en plus urgent une meilleure réglementation, qui protège en particulier les enfants. Tant d’activités inoffensives dans le réseau qui font partie de nos vies, comme envoyer des messages, lire des nouvelles, acheter, etc., peuvent être expérimentées pour le bien ou pour le mal. 

Bien plus avant que n’importe quel réseau informatique, Philipp Lersch écrivit: «C’est une déficience de la volonté intérieure l'abandon effréné aux images et les rêves pressants d'un fantasme désiré exagéré, dans lequel les instincts et les tendances se soulagent d’une manière illusoire sans pouvoir se réaliser[38]». Et cette attitude interne de la volonté doit être éduquée dans l’ouverture à la vérité, à d’autres intérêts, c’est-à-dire, avec responsabilité. 

Comme prévention des dépendances et autres activités incontrôlées, il serait désirable de favoriser une vie vertueuse, c’est-à-dire, une bonne habitude de travail qui tend à la vraie félicité et non aux paradis artificiels. En particulier, il vaut la peine de mentionner la vertu de la tempérance: «L’homme modéré», écrivait Jean-Paul II, «est celui qui est maître de lui ; celui chez qui les passions ne l’emportent pas sur la raison, sur la volonté et même sur le «cœur». L’homme qui sait se maîtriser ! Nous pouvons alors facilement voir quelle valeur fondamentale et radicale représente la vertu de tempérance. Elle est absolument indispensable pour que l’homme soit pleinement homme. Il suffit de regarder quelqu’un qui se laisse aller à ses passions. Il en devient la victime. De lui-même il renonce à l’usage de sa raison (comme l’alcoolique, le drogué, par exemple). Nous voyons alors clairement qu’ « être homme », cela veut dire respecter sa propre dignité, et donc, en particulier, se laisser guider par la vertu de tempérance.»[39]

Acquérir la vertu implique effort, tension, mettre la distance aux occasions contraires. Être responsable au début de la dépendance signifie aussi chercher de l’aide chez les autres et, pour ceux qui sont chrétiens, dans la grâce de Dieu, recevoir la force pour s’améliorer. Cette pétition est unie à la confession de la propre limite, de la propre faiblesse, fondamentale pour ne pas tomber dans l’arrogance ou la présomption de pouvoir demeurer libre de toute limitation ou défaut seulement avec la propre énergie. Reconnaître la vulnérabilité de la nature humaine nous rend plus clairement conscients des dangers des décisions erronées, qui peuvent nous transformer en esclaves. 

Avec nos limitations, nous découvrons aussi ce que Lersch appelle une superstructure personnelle formée par la volonté et la pensée, qui nous permet de prendre une position face aux conditionnements internes, la sphère endothymique des sentiments, impulsions et tendances inconscientes. L’homme ne peut s’abandonner passivement à ces processus et états qu’il souffre, sinon qu’il doit les réguler. Ainsi, il atteint le sens le plus haut, son développement suprême. Et dans cet effort il rencontre sa dignité, sa liberté et sa responsabilité[40]

La force de volonté est la capacité d’organiser la résistance du monde interne et externe vers un but: «où il ne faut pas surmonter de résistance il n’existe pas un vrai amour»[41]. La force de tension de la volonté fait qu’une personne regarde les extrêmes plus éloignés de la vie et de la profession. Cela implique ténacité, persistance, constance et fermeté, parce qu’elle vise vers l’avant. Différente est la force de l’impulsion, qui commence mais s’épuise et se paralyse immédiatement. Nous pourrions dire que la personne dépendante manque surtout de cette force de tension.


V. Responsabilité dans l’agir des personnes dépendantes.  

La responsabilité de la personne dépendante quand elle agit, est considérée par les juristes, évaluée par la théologie morale, intéresse les experts dans le droit matrimonial, etc. On pourrait étudier les actes matériels de la personne dépendante, comme la consommation excessive de l’alcool ou la conduite sexuelle désordonnée; ou d’autres actes, quelquefois criminels, commis par une personne sous l’influence de l’alcool ou des drogues, ou aveuglée par la passion.

Déterminer si un drogué est capable d’assumer des responsabilités est aussi d’un intérêt pratique particulier. Quelquefois, il est nécessaire d'évaluer a posteriori si un contrat déterminé a été valide ou non. Le droit canonique, par exemple, considère que la toxicomanie et l’alcoolisme chronique peuvent affecter le consentement matrimonial. L’on a recours à des experts et l’on essaie de comprendre si les conjoints ont les conditions minimes pour évaluer de manière adéquate la responsabilité de la procréation, l'éducation, la fidélité mutuelle ou pour comprendre l’indissolubilité. Il est nécessaire de vérifier si la personne a agit, au moment de l’élection, dominée par d’autres circonstances, au point de rendre l’élection involontaire[42].

Cela vaudrait la peine de mentionner une ample casuistique dans les différents scénarios des actions entreprises par les individus drogués. La question basique est très similaire: l’addiction annule-t-elle la responsabilité dans leurs actions ou dans leurs élections libres? La réponse nous emmène également à une dimension commune. ll s’agit d’examiner si la personne veut librement ce qu’elle fait, si elle fait l'expérience de l’autodétermination qui se manifeste dans la capacité de dire: je peux, mais je ne dois pas[43].

Pour Aristote, un acte est involontaire quand il se fait par force ou par ignorance. Mais quand il se fait par peur, comme lorsque les marins jettent leur charge à l’eau pour sauver la barque durant la tempête, le doute demeure, parce qu’élection a été faite, même si c’est clair qu’ils ne le feraient pas sauf par nécessité. Pour décider dans de tels cas, conclut-il, il faut regarder les circonstances. La même chose se passe avec les personnes dépendantes et le Philosophe nous offre des suggestions utiles dans l’Éthique à Nicomaque. C’est différent, dira t-il, agir en ignorant qu’agir par ignorance. Il donne l’exemple de la personne ivre ou fâchée, qui n’agit pas par ignorance sinon par ivresse ou fureur, mais sans savoir ce qu’elle fait, donc, en l’ignorant. Cette ignorance de ce que l’on doit faire conduit au vice. Sa conclusion est claire:«certainement dit faux celui qui affirme que les actes réalisés à cause de l’impétuosité ou du désir sont involontaires»[44].

Les patients avec dépendance paraissent être d’accord avec Aristote quand ils se rendent compte qu’ils agissent en partie involontairement. La créance dans un facteur génétique peut aider à réduire le sentiment de culpabilité et d'échec personnel qui se déchaîne quand l’on pense à une élection personnelle. Cependant, dans beaucoup de cas, les personnes ne veulent pas que leur comportement s’attribue uniquement aux gênes, sinon qu’elles ont besoin et voient un espace de responsabilité. Dans quelques maladies mentales, l’on sait que la situation subjective empire quand l’on insiste sur la génétique ou dans l’absence totale d’élection de la part des patients. La sensation d’impuissance augmente devant les symptômes plus dangereux ou imprévisibles. Par conséquent, sentir excessivement le poids de la responsabilité pour les propres actions peut être un tourment qui doit être éclairci; mais tout attribuer à la génétique pourrait empêcher l’amélioration des patients, encourager le fatalisme causal et les excuses pour demeurer dans le “je ne peux rien faire”[45].

Un aspect clé quand on parle de la responsabilité dans les actions des personnes dépendantes est de comprendre jusqu’à quel point les réactions émotionnelles peuvent affecter la propre dépendance. Sans doute, l’anxiété, la dépression et l'obsession affectent la libre action de la personne et changent sa responsabilité. Elles peuvent être considérées dans un certain sens comme quelques passions qui, selon Saint Thomas, influent totalement sur l’homme et précèdent sa volonté. Dûe à notre nature limitée, la force de ces passions qui précèdent l’acte, au lieu d’être intégrées positivement, peuvent dans quelques cas porter à agir avec moins de responsabilité: les actes alors sont peut être réellement moins humains -contrôlés par la volonté, par l’esprit- et seraient des actes involontaires de l’homme[46]. Cependant, l’influence des passions en général n’est pas tellement grande comme pour que les actes humains deviennent involontaires. Déterminer avec certitude le grade dans lequel le conditionnement psychique diminue la responsabilité reste hors des possibilités de la raison humaine. Mais la conscience de l’individu peut dire beaucoup, parce que le symptôme psychique n'éteint pas toujours cette voix du cœur ni exclut la faute. 

Il existe de nombreuses circonstances qui peuvent réduire ou annuler la volonté et, donc, la responsabilité d’une action, comme l’inadvertance, la violence, la peur, les habitudes (et cela affecte plus les dépendances), les affections incontrôlées et d’autres facteurs psychologiques et sociaux[47]. Ils n’agissent pas tous de la même manière. Saint Thomas distingue l’influence de la violence de celle de la peur. La violence peut provoquer des actes absolument involontaires parce qu’ils se réalisent sans le consentement de la personne et contre sa volonté; mais ceux qui agissent par peur, même s’ils se meuvent dans leur volonté avec le but d’éviter le mal qu’ils craignent, et par conséquent une fin distincte de l’action, pourraient même fortifier leur volonté: comme les marins, de l’exemple précédent d’Aristote, qui, par peur, jettent toute la charge de la barque à la mer[48]. L’anxiété, une réaction émotionnelle liée à la peur, peut réduire en grande mesure, mais probablement sans l’annuler, la volontariété et par conséquent la responsabilité. Les troubles mentaux plus graves, par contre, ne laissent pas d’espace pour la liberté ou la responsabilité, mais même en eux il y a des grades et il peut rester quelque chose de volontaire[49].

Les processus psychologiques et psychopathologiques peuvent influer sur le jugement moral d’une action, mais ne convertissent jamais en bonne une mauvaise action et ne quittent pas toujours ni ne réduisent la responsabilité. Une personne dépendante peut être capable de sentir le risque dans lequel elle se trouve et ceux qui l’entourent, et chercher un traitement pour se soigner. Un adulte qui abuse sexuellement d’un enfant, impulsé par ses pulsions incontrôlées, peut être malade, mais, si l’on confirme sa culpabilité, il devra probablement être confiné dans une structure spéciale où, en plus de recevoir la thérapie dont il pourrait avoir besoin, il sera déclaré imputable, coupable et responsable. C’est clair que les patients dangereux, s’ils sont réellement malades, ne doivent pas être châtiés, mais la société doit prendre des mesures de précaution et essayer de les soigner. 

Donner de l’espace à la responsabilité dans les actions des personnes dépendantes implique la possibilité de les considérer coupables, une condition profondément enracinée dans la nature humaine. Le coupable perd la liberté, la liberté de ne pas faire ce qu’il fit dans le passé, de changer ce qui arriva; mais il a toujours la capacité d’adopter une attitude constructive en se repentant et en changeant lui-même. Jusqu’au dernier moment de sa vie, l'être humain conserve cette capacité de réaction: avec la contrition finale il peut donner un sens à plusieurs actions et élections erronées du passé. La repentance se convertit, dira Max Scheler, en une forme d'auto guérison de l’âme, de fait l’unique manière de récupérer sa force perdue[50]. Quand une personne se trompe, il ne suffit pas qu’elle veuille s’améliorer, il faut qu’elle se repente.


VI. Responsabilité dans le processus de guérison des dépendances.

Nous avons dit que les médecins et les psychologues de rare fois se réfèrent à la responsabilité quand ils parlent du moment initial de la dépendance. Dans le processus de guérison, cependant, ils considèrent qu’elle est importante pour la récupération[51]. Pour quelques groupes des Alcooliques Anonymes, par exemple, l’alcoolisme serait une maladie du corps et de l’esprit, mais la personne serait seulement responsable de la thérapie et non du début ou du développement de la dépendance. 

Il y a des preuves suffisantes qui montrent que pour traiter les dépendances la clé est la stimulation du désir de changer, la confiance pour le faire et la responsabilité de la tâche. Souvent, il est recommandé un changement de style de vie ou des exercices psychiques pour modifier une forme de penser ou une attitude, et toutes les suggestions requièrent le compromis du patient, dans la mesure où il est capable de le faire. La récupération totale, donc, peut emmener à la souffrance, car elle signifie accepter humblement quelque déficience du caractère et changer considérablement son style de vie.

Stimuler la responsabilité dépend de la capacité de profiter, que Frankl appelle la force de résistance de l’esprit[52]. L’être humain est une unité et la personne spirituelle est le noyau qui organise tout l’organisme psychophysique. Elle le transforme depuis le principe de l’existence en quelque-chose de propre et le convertit en un organum, un instrumentum. Il y a, dirait Frankl, comme une analogie entre ce qui se passe entre le musicien et son instrument. Si l’instrument est désaccordé, il n’y aura aucun musicien capable de jouer quelque chose. Si l’organisme tombe malade, l’esprit ne peut pas bien s’exprimer. 

A la différence du binôme musicien-instrument, le corps et l’esprit ne sont pas dans la même dimension de l’être. Pour cette raison, l’esprit demeure invisible et le spirituel dans l’homme ne peut tomber malade, ce sera lui qui permettra au malade une relation - peut-être minime- avec l’évolution de la maladie. La dépendance, comme nous l’avons vu, compromet l’organisme psychophysique et peut arriver à le désorganiser ou le détruire. Les propriétés spirituelles de l’homme, son intelligence, sa volonté et par conséquent sa liberté et sa responsabilité peuvent être perturbées.

Dans la maladie, le corps peut nier ses services à l’esprit, mais beaucoup de fois il est possible au moins de changer d’attitude. Ce n’est pas une tâche des professionnels de la santé d'intervenir directement sur la dimension spirituelle et, cependant, à cause de l’unité de l’être humain, beaucoup de fois ils le font. Quand l’on touche cette dimension, la grandeur de la relation médecin-patient ou psychologue-patient se manifeste pleinement: par exemple, dans la consolation de ceux qui souffrent ou dans l’aide pour affronter les circonstances douloureuses de la maladie, en promouvant de nouvelles attitudes. De cette manière la personne se rend plus consciente de son esprit, de sa responsabilité comme fondement de son existence. Par conséquent, l’intervention dans la dimension spirituelle est importante dans le processus de guérison des dépendances. Il est nécessaire de les aider à décider de manière responsable, à découvrir que leur vie, comme écrivait Karl Jaspers, est en tension vers la transcendance et «la tâche de l’esprit est de laisser que le vrai se manifeste et rencontre un langage»[53].

Pour atteindre le but il faut de l’énergie et une tension dirigée vers l’extérieur, qui essaie de donner une réponse. L’homme mûrit en regardant les buts futurs, il se trouve dans un «champ polaire de tension entre l’être et le devoir d’être, et donc face à des significations et valeurs, dont la réalisation est requise»[54]. Frankl mentionne trois catégories de valeurs. Les valeurs de la création: ce qu’apporte l’homme au monde, travaille, crée ou produit. Les valeurs de l’expérience: ce qu’il reçoit comme cadeau, dans des rencontres personnelles ou d’autres expériences. Et les valeurs de l’attitude: l’attitude qu’il prend face à des situations incontournables et face à la souffrance[55].

Les personnes dépendantes peuvent être incapables de travailler ou de réaliser les valeurs créatives. Peut-être elles ne peuvent non plus exprimer pleinement les valeurs de l’expérience, admirer la beauté, aimer, profiter d’une œuvre d’art…, parce qu’elles sont conditionnées par la recherche illimitée et compulsive du plaisir. En échange, les valeurs d’attitude demeurent: peut changer la forme avec laquelle elles affrontent ou agissent face à la dépendance. Cela est une preuve d’une certaine capacité de réponse, de responsabilité et de l’utilité de la stimuler. 

Dans le processus de guérison, en plus d’aider les personnes à identifier les déclencheurs des rechutes, comme la solitude, la colère, la nervosité…, il est nécessaire de les encourager à abandonner les amitiés qui leur procurent les drogues, à éviter les lieux et situations dans lesquels il est plus facile de tomber dans le vice: en définitive, à mettre en pratique les mesures qui leurs permettent d’échapper des occasions. Il est important qu’elles soient occupées à d’autres activités, qu'elles pensent moins au comportement préjudiciel et qu’elles ne restent pas isolées. 

L’ambivalence des personnes dépendantes, qui se rendent compte de prime abord des mauvais effets de leurs actions, de la possibilité de perdre leur travail, leur famille et même leur vie, mais que même ainsi cherchent chaque fois une sortie et la dépendance, qui ne leur plaît plus comme avant, pourrait se résoudre si elles sont capables de regarder vers l’extérieur, vers un but qui unifie leurs désirs et leur monde intérieur divisé. Il convient de les encourager à apprécier la beauté, l’authenticité d’une vie libre et heureuse, avec beaucoup de centres d’intérêt et des amis off-line à qui elles peuvent répondre.


VII. Conclusions sur la responsabilité en matière de dépendances.


Je crois que se confirme qu’il est approprié de traiter la responsabilité dans les dépendances depuis une perspective multidisciplinaire, avec une vision globale de la personne[56]. Nous avons vu que la personne dépendante est appelée à répondre et le caractère constructif de favoriser cette capacité. L’intervention dans tous les domaines de responsabilité pourrait aider à soigner mais aussi à prévenir les troubles. 

L’on a identifié un substrat des dépendances dans l’inconsistance vitale, entendue comme un vide existentiel, manque de sens de la vie ou absence de valeurs stables auxquelles se référer. Si rien n’a de sens, tout ce qui reste est l’ennui et le désespoir. Si tout est relatif et s’il n’y a pas d’idéaux ou si l’on n’agit pas en accord avec eux, l’on ne peut donner une réponse: l’on vit dans l’irresponsabilité, dans l’infélicité. Il est significatif que les habitudes dangereuses se déchaînent généralement dans des moments de tristesse, fatigue et sentiments négatifs, et sont moins probables quand la personne est heureuse, en essayant de se divertir, en profitant de la lecture d’un bon livre, en écoutant la musique ou en faisant du sport et en partageant ses intérêts avec les autres. Ces attitudes d’ouverture requièrent une certaine tension, que l’on doit apprendre à tolérer. L’existence humaine ne peut être vue comme une recherche autonome d’équilibre personnelle.

Un objectif important pour ces personnes serait de redécouvrir le sens de l’existence; pouvoir ne pas chercher de paradis artificiels et récupérer la confiance dans la vie quotidienne, dans la possibilité de travailler, d’avoir des idéaux. Pour que la thérapie ait du succès, ces personnes doivent trouver de fortes raisons pour ne pas continuer avec leur activité nocive. Une vie spirituelle dynamique, l’amour de Dieu et des autres, et la beauté de la nature donnent des raisons valables pour réveiller le désir de retourner à la vie.

Dans le début de la dépendance, les vertus jouent un rôle fondamental, particulièrement la tempérance. Celui qui n’est pas modéré souffre, il est poussé par des forces contraires et «souffre, tant lorsqu’il obtient ce qu’il veut que lorsqu’il le veut»[57]. Pour cette raison, il est plus facile de l’aider à découvrir les aspects négatifs. S’il se rend compte et accepte que ce comportement nocif n’est pas une source de vrai plaisir et lui enlève son autonomie, il est capable de commencer à se soigner. Beaucoup de conseils pratiques sont liés à la responsabilité, la capacité de réponse. Il est très souvent conseillé de faire une liste de tous les bénéfices qui dérivent de laisser cette substance ou habitude dangereuse[58].

Lorsqu’on peut trouver plus de raisons, mieux c’est. Il faut échapper au relativisme, qui fait que l’on perd la notion d’habitude opérative, parce qu’on ne considère rien objectivement bon ou mauvais, et alors aucune place n’est laissée ni à la vertu ni aux vices et donc ni à la responsabilité. 

La responsabilité comme la capacité de répondre, de sortir de soi-même, se perd au fur et à mesure qu’augmente la dépendance, ce qui ferme à l’ouverture au monde. Tout demeure enfermé dans les marges étroites d’une substance, d’une image ou d’un clic. Quand l’on n’admet pas la possibilité d’être responsable, on sort encore moins de l’ego. Il n’y a aucune instance externe à laquelle on peut répondre. On ne peut répondre qu'à sa propre conscience, ce qui provoque des remords. Le remords et la fermeture conduisent au désespoir et à la continuité du vice. La responsabilité comme ouverture conduit au repentir et au changement.

Il est clair qu’il faut toujours écouter la voix de la propre conscience. Mais, si cela se référerait à ne plus écouter rien de plus, à ne pas demander conseils, à ne pas expérimenter la nécessité de répondre à quelqu’un hors de nous, écouter la propre conscience pourrait se transformer en un piège et en un manque de responsabilité. La personne qui veut seulement répondre à soi-même ne répond pas en réalité. Elle demeure asphyxiée par les remords, comme ceux qui commencent le chemin des dépendances, où le sentiment d'asphyxie appelle à une plus grande dépendance encore, pour essayer inutilement de respirer.

La personne dépendante, au lieu d’aimer, de sortir de soi-même, de satisfaire la soif de l’autre avec le sacrifice, signe du vrai amour, essaie de satisfaire sa propre soif de sens, le sentiment de vide. Paradoxalement, si elle laisse cette tentative inutile et offre à l’autre personne une gorgée, elle apaisera sa soif personnelle. Par ce chemin, elle peut découvrir une mission et ne pas trop se demander ce qu’elle espère de la vie, sinon qu’attend la vie d’elle: savoir donner une réponse. 

Comme nous l'avons vu, les professionnels de la santé s’inclinent plus à accepter que la responsabilité est utile pour soigner les dépendances, mais moins pour les prévenir. Peut-être qu’ils pensent que la responsabilité est une espèce d’aspirine, que l’on doit prendre seulement quand les symptômes se sont manifestés[59]. Cependant, la responsabilité est beaucoup plus que l’aspirine et il serait utile de la favoriser dans les différents champs de la vie quotidienne, pas seulement des malades, sinon de la population en général. Sûrement on obtiendrait une réduction significative des dépendances. Les études appuient cette affirmation. De fait, il est bien connu qu’avec de petits changements dans le style de vie de la population en général, l'on obtient une plus grande réduction des troubles que si l’on concentre les efforts seulement chez les groupes à risques ou chez les malades[60]. 

Il reste plusieurs possibilités de travaux futurs. Entre elles, l’analyse de la responsabilité sociale, la responsabilité familiale, celle des figures publiques qui favorisent la bonne ou mauvaise conduite, de l’Etat et des politiciens, des industriels qui promeuvent les casinos, des petits entrepreneurs d’un bar où s’encourage l’usage sans discrimination des machines de jeux, etc. Peut-être même le développement d’un outil d’évaluation qui considère la responsabilité et nous permette de comprendre la gravité, le pronostic et l’évolution des dépendances et le comportement impulsif incontrôlé. 

J’espère vivement qu’il y ait plus de travaux théoriques et expérimentaux, qui partent d’une notion de responsabilité comme réponse et ouverture, et que nous puissions mieux définir comment aider plus les personnes dépendantes dans cette dimension essentielle.


Wenceslao Vial



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[1] Benedicto XVI, Caritas in Veritate, 29 juin 2009, dans AAS 101 (2009) 641-709, n. 76.

[2] Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition (DSM-5) APA Press, Washington DC 2013, 25.

[3] Juan Pablo II, Veritatis splendor, 6 de agosto de 1993, en AAS 85 (1993) 1133-1228, no. 33.

[4] J. Kagan, A Trio of Concerns, dans "Perspectives on Psychological Science" 2 (4) 2007, 361-376. Jerome Kagan, professeur de psychologie à Harvard.

[5] F. Künkel, Psicoterapia del carácter (Die Arbeit Am Charakter), Marfil S.A., Valencia 1966, 20.

[6] Aristóteles, Etica Nicomachea, trad. y notes de C. Natali, Laterza, Roma-Bari 1999, Libro III, 1113a, n. 5, 93.

[7] Cfr. J. Burggraf, voz Libertad en C. Izquierdo (dir.), J. Burggraf, F.M. Arocena, Diccionario de Teología, Eunsa, Pamplona 2006, 567-575.

[8] Cfr. P. Lersch, La estructura de la personalidad (Der Aufbau des Charakters), Scientia, Barcelona 1966 (4ª) pp. 465-468.

[9] Cfr. T. Nadelhoffer et al, The free will inventory: Measuring beliefs about agency and responsibility en "Consciousness and Cognition" 25, 2014, 27–41.78 % des personnes approuvèrent la proposition citée; 11 % n’étaient pas d’accord et 11 % indifférentes. 

[10] Voir R. García de Haro, La vita cristiana. Corso di teologia morale fondamentale, Ares, Milán 1995, 442-447.

[11] Cfr. Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre V, 1137a, n. 13, 211-213: Sur la Vertu de la Justice.

[12] Voie Thomas d’Aquin, dans II Sent., d. 25, q 1, a 4, a 5.

[13] R. García de Haro, La vita cristiana, 445.

[14] Voir Dante Alighieri, La Divina commedia, RadiciBUR, Milán 2007, Purgatorio, Canto XVIII, 337-343.

[15] Cfr. J.B. Rotter, Generalized expectancies for internal versus external control of reinforcement in "Psychological Monographs" 1966, 80, 1-28.

[16] Voir Vatican II, Gaudium et spes, 7 décembre 1965, n. 10.

[17] E. Rojas, Una teoría de la felicidad CIE, Madrid 1998 (25ª) 252.

[18] Voir Vatican II, Dignitatis Humanae, 7 décembre 1965, n. 1.

[19] Jean Paul II, Discours à un groupe d’ex drogués qu’il a reçu à l’occasion de la Journée Mondiale contre la Drogue, 24 juin 1991, Nº 2, dans "Insegnamenti" XIV, 1 (1991) 1783-1785 (en italien).

[20] Cfr. G.M. Heyman, Addiction: A disorder of choice, Harvard University Press, Cambridge 2009.

[21] Cfr. M.D. Lewis, Dopamine and the Neural ‘‘Now’’: Essay and Review of Addiction: A Disorder of Choice in "Perspectives on Psychological Science" 6, 2011, 150-155.

[22] Aristote, Éthique à Nicomaque, Libro III, 1114a, No. 7, 97.

[23] Voir C. Reczek, The promotion of unhealthy habits in gay, lesbian, and straight intimate Partnerships in "Social Science & Medicine" 75, 2012, 1114-1121. L’article parle de la responsabilité personnelle d’un conjoint pour la santé de l’autre, mais n’aborde pas les questions anthropologiques sous-jacentes. 

[24] Cfr. J.B. Hirsh, A.D. Galinsky, C. Zhong, Drunk, Powerful, and in the Dark: How General Processes of Disinhibition Produce Both Prosocial and Antisocial Behavior in "Perspectives on Psychological Science" 6, 2011, 415-427.

[25] Cfr. B.W. Roberts et al, The Power of Personality. The Comparative Validity of Personality Traits, Socioeconomic Status, and Cognitive Ability for Predicting Important Life Outcomes in "Perspectives on Psychological Science" 2/4, 2007, 313-345.

[26] Cfr. D.A. Charney, E. Zikos, K.J. Gill, Early recovery from alcohol dependence: factors that promote or impede abstinence "Journal of Substance Abuse Treatment" 38, 2010, 42-50.

[27] Cfr. A. Solgenitsyn, Un día en la vida de Iván Denísovich, Tusquets, Barcelona 2008, p. 68.

[28] Cfr. C.E. Köpetz et autres, Motivation and Self-Regulation in Addiction: A Call for Convergence en "Perspectives on Psychological Science" 8, 2013, 3-24.

[29] Cfr. P.A., Fructuoso, Conductas adictivas, en J. Cabanyes, M.A. Monge (editori), La salud mental y sus cuidados, Eunsa, Pamplona 2010, pp. 387-394; J.R. Varo, Adicción al alcohol y a drogas, in ibidem, 395-405.

[30] A. Higuera-Matas y otros, La exposición de los adolescentes a los cannabinoides altera el sistema dopaminérgico estrial e hipocampal en el cerebro de ratas adultas en "Neuropsicofarmacología europea" 20 (12) 2010, 895-906.

[31] Sur le thème de la toxicomanie chez Frankl, voir: W. Vial, La antropología de Viktor Frankl. El dolor una puerta abierta, Editorial Universitaria, Santiago de Chile 2000.

[32] Cf. Pontificio Consejo para la Pastoral de los Agentes Sanitarios, Carta de los Agentes Sanitarios, Ciudad del Vaticano 1995 (4ª) (primera edición: octubre de 1994), nn. 92-103, 74-79.

[33] F. Bollorino, Psichiatria e virtualità, in F. Giberti, R. Rossi, Manuale di psichiatria, Piccin, Padova 2009 (VI edizione aggiornata) 564.

[34] Ibid.

[35] En anglais, AAA: Access, Affordability and Anonymity; cfr. A. COOPER, Sexuality and the Internet: Surfing into the new millennium en "Cyber Psychology and Behavior" 1, 1998, 181-187.

[36] Cfr. A. Kor et al, Psychometric development of the Problematic Pornography Use Scale in "Addictive Behaviors" 39, 2014, 861-868.

[37] Cfr. D.J. Kuss, M.D. Griffiths, J.F. Binder, Internet addiction in students: Prevalence and risk factors en "Computers in Human Behavior" 29, 2013, 959-966.

[38] P. Lersch, La estructura de la personalidad, 473.

[39] Jean Paul II, Audience Générale, 22-XI-1978, n. 3.

[40] Ver P. Lersch, La estructura de la personalidad, 464-479.

[41] Ibidem, 470.

[42] Cfr. J.M. Ferrary Ojeda, voz Drogadicción, in J. Otaduy, A. Viana, J. Sedano (editori), Diccionario general de Derecho Canónico, Vol. III, Universidad de Navarra, Aranzadi, Pamplona 2012, 492-496. Se hace referencia al canon 1095.

[43] Cf. K. Wojtyla, Persona y acción, Palabra, Madrid 2011, 163.

[44] Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre III, 1111b.

[45] Voir M.M. Easter, Not all my fault: Genetics, stigma, and personal responsibility for women with eating disorders en "Social Science & Medicine" 75, 2012, 1408-1416. L’impact de considérer la maladie comme génétique chez les patients diffère selon le diagnostic. 

[46] Cfr. Thomas d’Aquin, Somme Theol., I-II, q. 24, a. 3; q. 77 a. 2; D. Biju-Duval, La profondità del cuore. Tra psichico e spirituale, Effatà, Cantalupa (Turín) 2009, 81-85.

[47] Voir Catéchisme de l’Église Catholique, n. 1735.

[48] Voir Thomas d’Aquin, Somme Theol., I-II, q. 6, a. 6.

[49] C. Cazzullo, La libertà nell’interpretazione della struttura e della dinamica della personalità. Prospettiva psicobiologica, en F. Russo, J. Villanueva (ed.), Le dimensioni della libertà nel dibattito scientifico e filosofico, Armando, Roma 1995, 37-48; J. Cervós-Navarro, S. Sampaolo, Libertà umana e neurofisiologia, en ibid., 25-34.

[50] M. Scheler, L'eterno nell'uomo, Fabbri, Milán 1972, 143; voir le chapitre Pentimento e rinascita, 139-171.

[51] Cfr. T.A. Steenbergh y otros, Neuroscience exposure and perceptions of client responsibility among addictions counselors dans "Journal of Substance Abuse Treatment" 42, 2012, 421-428.

[52] Voir V. Frankl, La presencia ignorada de Dios. Psicoterapia y religión, Herder, Barcelona 1991 (8ª), pp. 27-32.

[53] K. Jaspers, Verità e verifica. Filosofare per la prassi, Morcelliana, Brescia 1986, 173.

[54] V. Frankl, Logoterapia e analisi esistenziale, Morcelliana, Brescia 1972, 99.

[55] Voir Ibidem, 83-86.

[56] Cfr. N. Park, C. Peterson, Achieving and Sustaining a Good Life en "Perspectives on Psychological Science" 4/4, 2009, 422-428.

[57] Cf. Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre III, 1119a, n. 14, 121.

[58] Cfr. D. Burns, Feeling good. The New mood therapy, Harper Collins, Nueva York 2009, 119-121.

[59] Cfr. N. Park, C. Peterson, Achieving and Sustaining a Good Life, 422-428.

[60] Cfr. F.A. Huppert, A New Approach to Reducing Disorder and Improving Well-Being en "Perspectives on Psychological Science" 4/1 2009, 108-111; Id., Positive mental health in individuals and populations en F.A. Huppert, B. Keverne & N. Baylis (editori), The science of well-being, Oxford University Press, Oxford 2005, 307-340.Adicciones comportamentales y drogas